Lycée Joliot Curie 92000 Nanterre

1S3, 2018-2019 (français)

Séquence nº 5: Héros et anti-héros en guerre

 

Résumé court des lectures analytiques

et des documents complémentaires

 

Depuis Ulysse dans l'épopée homérique de l'Antiquité, en passant par les chansons de geste et les romans courtois du Moyen Âge, et en continuant avec la littérature de la Renaissance et des siècles suivants jusqu'à l'époque contemporaine, le héros guerrier a sans cesse évolué dans sa représentation à travers le récit. Comment caractériser l'image du personnage de roman impliqué dans la guerre comme héros ou anti-héros?

 

Lectures analytiques

17 Miguel de Cervantes, Don Quichotte de la Manche, roman, I, 1605, extrait du chapitre 8, de «En ce moment ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent... » à « en avoir d’autres dans la tête ? »

En résumé: Ce texte est une parodie des récits guerriers relevant de l'épopée.

Pour le démontrer on montre d'abord qu'en apparence Don Quichotte reprend les caractéristiques du héros épique tel qu'Ulysse, Roland, Lancelot. Il est vaillant, courageux, brave, amoureux de Dulcinée (une dame qu'il idéalise selon les règles de l'amour courtois), croyant, avide de merveilleux et d'aventures comme les chevaliers de la Table ronde.

Mais on montre ensuite que Don Quichotte est en décalage total par rapport à ce modèle épique: au lieu de vaincre, il est vaincu et tombe à terre; il est déphasé chronologiquement (anachronisme, puisqu'il veut revivre en pleine époque post-Renaissance, quand la chevalerie n'existe plus, les exploits d'un autre temps; il vit donc une utopie); il est décalé dans son langage, dans son registre de langue, surtout par rapport à son écuyer Sancho Panza. Par rapport à la ruse, à l'intelligence des guerriers de l'Illiade et de l'Odyssée, Don Quichotte ne fait pas preuve de metis (intelligence), au contraire il fonce tête baissée, il est victime d'illusion puisqu'il confond des moulins avec des guerriers redoutables. Il est ridicule et théâtral. Bref, il correspond bien en apparence à un anti-héros. Son idéalisme, son enthousiasme, s'opposent au réalisme pragmatique de son écuyer, ancré dans l'immanent. Don Quichotte, lui, aspire à la transcendance.

Néanmoins à cette image négative s'oppose l'image de Don Quichotte réinterprétée par les Romantiques comme Victor Hugo, Gérard de Nerval, notamment: sa rage de voir au-delà du réel, d'imaginer le monde, c'est celle de l'artiste, du voyant, de celui qui voit ce que les autres ne voient pas. C'est Hugo, Rimbaud, Picasso, de nombreux artistes du XXe siècle et d'aaujourd'hui.

18 Stendhal, La Chartreuse de Parme, roman, 1839, première partie, chapitre 3 (extrait), de «Nous avouerons que notre héros était fort peu héros... » à « … il tourna la tête vers l'ennemi. »

Dans ce passage de La Chartreuse de Parme l'épique de la Chanson de Roland et de l'Iliade est complètement retournée au profit d'une dénonciation de la guerre et de la remise en question de l'héroïsme. En effet, qui est Fabrice Del Dongo? Un anti-héros maladroit plus que lâche, un personnage décalé et ironisé par le narrateur, dans une bataille de Waterloo montrée comme lieu de désillusion, une image de la vraie guerre, un massacre décrit avec réalisme, et où les idoles sont désacralisées.

 

19 Céline, Voyage au bout de la nuit, roman, 1932, extrait du chapitre 7, de “- Est-ce vrai que vous soyez réellement devenu fou?...” à “Je ne crois pas à l’avenir, Lola…”

La guerre de 1914-1918 est racontée par Bardamu, personnage principal, un ancien combattant qui soigne son traumatisme dans un asile psychiatrique. La discussion avec sa petite amie, Lola, porte sur la notion même de héros et de patriotisme qu'elle admire, et que lui, ne reconnaît pas. Elle le traite de lâche, de "rat", défend le patriotisme; lui parle d'humanisme, de vie.

La clé de lecture trouvée en classe consiste à cerner dans ce discours des marques relevant à la fois d'un discours intime, personnel et passionné, marqué par le moi, l'émotion, les images fortes, l'oralité et le registre familier, et, d'autre part, un discours argumentatif structuré pour persuader, et relevant de l'intelligible, de la démonstration scientifique. A travers ce texte de Céline, c'est un véritable plaidoyer pour le pacifisme, l'humanisme, que fait Bardamu, et, en même temps, une dénonciation des valeurs épiques, C'est une cause juste qui est défendue ici avec passion et lucidité.

 

20 Alexis Jenni, L'art français de la guerre, roman, Folio Gallimard, 2011, Prix Goncourt 2011, extrait, de “Je vis, penchés à la fenêtre...” à “... et qui pourraient nous manquer.”

Le passage se situe au début du roman. Janvier 1991: la première guerre du Golfe débute; l'Irak de Sadam Hussein ayant envahi le Koweit, une coalition dirigée par les Etats-Unis de Georges Bush attaque l'Irak et libère le Koweit lors de l'opération Desert Storm (Tempête du Désert). Cette opération est relayée par tous les médias, notamment CNN, qui retransmet les combats en direct sur toutes les chaînes de télévision. L'art de la guerre est influencé depuis la fin des années 1970 par les jeux vidéo et les films du genre Star Wars de George Lukas ou War Games. L'action du roman de Jenni se passe à Lyon en janvier 1991, lors des préparatifs de départ de la mission Daguet, qui envoie en Irak-Koweit des soldats français depuis Valence dans le cadre de la coalitaion. Le narrateur est à Lyon avec sa copine, ils sont au lit et regardent les images du golfe.

Voici l'enjeu du texte : montrer la guerre comme un spectacle héroïque glorieux, tout en le dénonçant en même temps. Notre méthode sera donc, à l'oral, pour la commodité de l'exposé et pour être compris par l'examinateur, de montrer à la fois l'éloge de la guerre médiatique montrée à la télé de manière plutôt collective et floue ou générale comme si c'était vu d'un satellite ou d'un avion (1er paragraphe), et montrée toujours à la télé mais dans une approche plus intime et familiale avec ces jeunes « spahis » de la base militaire de Valence en France. Le troisième paragraphe a une valeur conclusive forte : ces images constituent selon Jenni un moment fort de télévision et d'histoire : derrière les images se cachent des humains qui pourraient être nos copains, notre copine, nos parents, nos amis... C'est donc une vision d'un héros guerrier très proche de nous, qui est donnée ici, mais, paradoxalement, à travers un écran, et qui pourrait être notre frère.

 

Documents complémentaires

Texte - “La Chanson de Roland”, fin du XIe siècle, laisses 173 et 174, la mort de Roland

L'image du personnage épique donnée ici est emblématique: c'est celle d'un héros homérique, fort, croyant, loyal. Elle renvoie aux images des vitraux, par leur aspect éducatifs.

Texte - François Rabelais, Gargantua, roman, 1534, chapitre 27, frère Jean au combat, de “ Il choqua donc si raidement sur eux...” à “... il l'empalait de son bâton par le fondement.”

L'image du guerrier donnée ici par Rabelais est celle d'un personnage violent, agressif, excentrique. Par un effet de mouvement et de grossissement, la guerre est blâmée.

Texte - André Malraux, La Condition humaine, roman, 1933, extrait de l'incipit, de “Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire?” à “... c'était toujours à lui d'agir."

Un jeune révolutionnaire chinois, Tchen, s'apprête à tuer un homme endormi sous une moustiquaire. Son angoisse, ses doutes, sa nausée, révèlent l'image d'un guerrier bien éloigné du modèle de héros violent, mais tiraillé entre le combattant et le sacrificateur au nom d'une cause.

 

Image - Gustave Doré (1832-1883), gravure pour la traduction française de L'ingénieux Don Quichotte de la Manche, Paris, Hachette, 1869

L'illustration de l'attaque des moulins est marquée par le mouvement et l'envol aérien de l'hidalgo; au second plan à droite, Sancho Panza et sa mule semble planté en terre. De l'illustration se dégage une expression de réalisme visionnaire.

Texte - Dr. Pierre Navarranne, "Don Quichotte de la Manche, un mythe quadricentenaire", conférence du mardi 22 janvier 2008, compte rendu du Dr Jean Lemaire, Société Hyéroise d'Histoire et d'Archéologie", 2008. En intertextualité avec la lecture analytique n° 17

Le conférencier Pierre Navarranne résume l'oeuvre de Cervantes. Il fait une distinction utile entre illusion et hallucitation. Il montre la notoriété mondiale de Don Quichotte. Enfin il donne une définition très intéressante du donquichottisme en psychanalyse.

 

Image - Robert Alexander Hillingford (1825-1904), Le dernier carré. L'extermination de la Vieille garde, qui meurt mais ne se rend pas (bataille de Waterloo). En intertextualité avec la lecture analytique n° 18

L'artiste anglais n'a pas voulu exprimer le déshonneur des vaincus, mais leur bravoure. Le général en ressort grandi. Le tableau est réaliste et rend compte de la violence du combat, avec des morts et blessés des deux côtés. L'arrière plan enfumé ou embrumé renforce l'impression apocalyptique.

Texte - Philippe Sellier, "Du héros guerrier au héros civilisateur", Bibliothèque nationale de France, exposition du 9 octobre au 13 avri 2008. http://classes.bnf.fr/heros/infos/01.htm  

Le siècle des Lumières remet en cause le héros violent, qui devient héros civilisateur. Au XXe siècle le vrai héros est le musicien Jean-Christophe, du romancier pacifiste Romain Rolland. Les romancières féministes, quant à elles, voient dans les héros guerriers des "ratés de la vie" et des obsédés de la mort.

 

Retour à Nanterre 1S3